Textes / Agressé ou Agresseur. Texte de Isabelle Lemaître, 2010, paru dans Flux News

Texte de Isabelle Lemaître à propos de l’exposition à la galerie Maia Muller, Paris, en 2010, paru dans Flux News

Il y a du malaise à voir ces œuvres. Je me sens agressée. Je m’attarde néanmoins. J’y décèle une part de jeu possible, y projette même la forme d’un boomerang là où il s’agit de croix aux extrémités arrondies et tout aussi lisses. C’est une pure extrapolation de ma part en réaction sans doute à un certain affolement qui me gagne. Deux séries de pièces d’Eric Angenot sont présentées : les X auxquels je viens de faire allusion et les Modernist Survivors qui génèrent plus particulièrement cette peur panique – quoique rassemblées ainsi dans un petit espace, elles semblent toutes deux faire partie du même attirail de guerre. Pourtant, ces formes difformes et souvent noires en ce qui concerne les secondes, tantôt trouées pour recevoir une chaîne par-ci, un harnais par-là, tantôt articulées en différents bras pointus, aux allures de métal lourd et d’outillage mi sado-masochiste, mi punky dangereux, proviennent d’une observation de la nature, du corail, du phytoplancton ou des acariens qui se composent de ces structures alvéolées ou tentaculaires au regard de la lentille électronique. Quoi de plus pacifique ? Malgré cela, elles ont beau s’étoffer d’une décalcomanie en forme de rose ou d’un ruban de ton oranger, de ceux qui retiennent les cheveux ou qui absorbent la transpiration du poignet, ceci ne fait qu’ajouter au caractère pervers de l’objet. Et à la galerie Twenty-One (jeune galerie parisienne), l’abondance de ces « organismes mutants » fait qu’ils envahissent l’espace et prennent de cours le visiteur qui voudrait s’en réchapper. Puisqu’ils gravitent même sur la vitrine, l’artiste leur ayant inventé un support sous forme de ventouse, qui les arrime à la fenêtre. Cet ensemble dénommé Spectre constitue une variante originale et nouvelle aux Modernist Survivors dont ils ont conservé le style, si pas le format (plus petit) et pas non plus, le même type de visibilité.

En même temps, gardons à l’esprit que ces « objets machines » à fort caractère animé appartiennent toujours au champ de la peinture. Il est bon à ce stade, de le rappeler (en plus que cela rassure encore une fois). Parce que l’artiste en vient (il a peint précédemment). Parce qu’il s’y réfère (certaines œuvres apparentées portent en titre les prénoms d’artistes de l’art moderne). Parce que les œuvres sont manifestement peintes à la main par l’artiste, et à main levée. On en a pour preuve que les X présentent un revers inachevé avec quelques coups de pinceau épars (et une signature). Ce ne sont en rien des objets manufacturés, anonymes, destinés à la grande consommation, pas non plus des produits dérivés. Chaque forme a d’ailleurs une histoire particulière en lien avec les déplacements et les accidents rencontrés au quotidien par son auteur. Et les œuvres véhiculent une vérité subjectivée – qui est au principe de l’œuvre d’art. Quelle est-elle ?

Deux choses frappent, donc. D’abord, l’angoisse qui jaillit de ces œuvres plastiques et la peur profonde qu’elles réveillent – dont se réclame absolument l’artiste. Ensuite, avec Spectres, leur visibilité de partout. De l’intérieur, de l’extérieur de la galerie. C’est-à-dire leur omniprésence qui ajoute à leur caractère inquiétant. Voire leur capacité métaphorique à tout voir si d’aventure, elles se transformaient en machine pas seulement rampante et physiquement menaçante, mais voyante (et tout aussi hostile) comme l’induit leur accrochage à la fenêtre. À la vitrine, elles acquièrent une dimension voyeuriste. À force, on se sent agressé mais pas loin de devenir agressif. Ou bien d’être présumé agresseur a priori. Cela rejoint la thèse que soulève Gérard Wajcman dans son tout récent livre L’œil absolu (Denoël, Paris, 2010). Parlant de la caméra de surveillance et du système CCTV (Closed Circuit Television), des satellites qui peuvent nous situer où que nous soyons à quoi il ajoute les progrès immenses en matière d’imagerie médicale, il décèle une nouvelle société hypermoderne où toute personne est désormais vue, visible et transparente aux yeux de Big Brother. Une terra incognita de l’histoire. Un climat insupportable à faire de tout être un sujet démuni de toute intimité et supposé coupable avant de commencer (bonjour la paranoïa, ne manque pas d’ajouter Wajcman). Car dès lors que nous sommes filmés à tous les coins de rue, que nous sommes repérables à tout moment par la voie des satellites qui tapissent notre ciel, que notre pupille est enregistrée par caméra électronique lors de notre passage en douane, que notre image entre sur tous les fichiers de la création, il va sans dire que la tranquillité est troublée (plus que le contraire) et que notre innocence est insidieusement mise en doute. Il me semble que le degré de violence contenue par l’œuvre d’Eric Angenot associé au décuplement visuel qui caractérise Spectre rejoint de près ou de loin la pensée de Wajcman au sujet d’une multivision déjà opérationnelle qui fait de chacun de nous un présumé suspect. Non que les Spectres à la fenêtre deviennent à proprement parler des caméras de surveillance. Mais ils en détiennent tout de même pas mal de vertus : en tant qu’œuvre d’art dont le propre est « qu’elle se donne à voir et qu’elle regarde », avec une ventouse ronde qui fait œil ou objectif, accrochés à la fenêtre où ils redoublent leur puissance visuelle (une fenêtre, c’est du regard), en face d’un mur de rue où il n’y aurait rien d’étrange à trouver une caméra de surveillance de la ville de Paris. Et d’en prendre certains traits, Spectre étofferait l’engin perçu pour anodin, de sa part d’épouvante.

Gérard Wajcman, L’œil absolu, Paris, Editions Denoël, 2010, 320 p. (20€) Cet ouvrage écrit par le psychanalyste le plus lumineux à l’égard notre rapport visuel aux êtres et aux choses, fait état d’une société qui développe un « tout voir » technologique, scientifique et politique redoutable. Il en dégage ses effets ravageurs sur le « sujet » en voie de perdre son droit au caché et donc, à l’intime, de devenir pure image et au final, de se vider de sa substance (tant on lui dérobe même ce qui fait mystère à lui-même). L’auteur connu pour créditer l’art en général et les artistes contemporains en particulier, s’appuie moins sur cette matière pour développer son propos que sur les applications médicales en laboratoire (IRM) ou le déferlement de la Full Vision dans les villes (via Google Earth par exemple) ainsi que sur une analyse de films et de séries américaines qui abondent de vérités prospectives en ce sens, dont : Oz, série de Tom Fontana (1997-2003), The Wire tiré de la très longue série Law and Order de David Simon et Ed Burns (2002-08), The Bourne Ultimatum de Paul Greengrass (2007), Minority Report de Steven Spielberg (2002). Cette analyse percutante et hautement documentée qui progresse dans un très agréable jeu d’écriture en spiral, ne manque pas de faire le point sur l’enchaînement des catastrophes que furent la Grande Guerre, la Shoah à quoi Wajcman ajoute le 11 septembre, dont il repère successivement un « impossible à dire », puis un « impossible à dire qui se montre » et enfin, ajoute-t-il, « un impossible à ne pas voir ». Au sujet des Twin Towers en effet, il n’y a plus rien de caché, ni d’irreprésentable mais du réel qui se réduit à de l’image. Voilà ce vers quoi tend l’idéologie du 21e s. et son nouveau pouvoir de l’hypervisible.